l'univers du livre

Concours Libération - APAJ 2010 - toute la sélection

Pour la troisième année consécutive, l'Apaj (Association pour l'aide aux
jeunes auteurs) et Libération ont lancé un concours de reportages, doté
de 6000 euros de prix, sur le thème de la découverte, de la rencontre et
du voyage, relayé par le site Libévoyage (http://voyages.liberation.fr/).
Le concours est divisé en trois catégories: dessins, reportages écrits
et photos.

Cette semaine découvrez l'ensemble des autres textes sélectionnés, par le jury

Welcome to Hotel Al-Shahbaa
Par Pauline de Saint Remy

Idéal pour les bagpackers

Il doit être 21 heures et des poussières. Beaucoup de poussière. Les
tongs en plastique que j’ai achetées en Syrie me scient les doigts de
pied et je pue. C’est la deuxième fois que j’arrive de nuit à Beyrouth.
Il y a quinze jours je n’ai fait que traverser la ville en taxi, par la
voie surélevée qui vient de l’aéroport. Fenêtres ouvertes, sur cette
route qui entre dans la ville grouillante comme dans une fourmilière,
j’avais eu l’impression de voler entre les immeubles.

Mais ce soir, avec mon sac à dos (13,4 kilos de vêtements et environ 4
autres de souvenirs inutiles) et la fatigue du voyage, je ressens très
nettement la gravité. A la recherche du matelas de mes rêves, j’escalade
péniblement les marches de l’hôtel Al Nahzi, le seul que le Lonely
Planet recommande pour les petits budgets.

A l’accueil, un type regarde un feuilleton en arabe. Il détourne les
yeux de son écran une seconde, seulement pour me lâcher un énième «
Hotel full. Sorry. » Je le supplie de me trouver une solution. Quelques
minutes plus tard, une fille en jogging bâtie comme une armoire à glace
se présente et me fait signe de la suivre. Elle m’emmène quelques rues
plus loin sans dire un mot, entre dans une cage d’escalier grande et
vide, sans vitre aux fenêtres, et s’arrête au premier étage.

Elle entre sans frapper puis marmonne quelques phrases en arabe à
l’homme moustachu qui est à l’accueil. Il fume une clope sous un néon
verdâtre. Sans lui répondre, il lève les yeux vers moi et se flanque
d’un grand sourire édenté. Les mots s’échappent de sa gorge comme d’un
mégaphone : « Welcame… Please, welcame ». Il était en train de siroter
un thé à la menthe et m’en propose tout de suite. Je m’approche pour me
servir mais il me tire par le bras : « Sit, please ! sitte ! » Il tapote
sur un canapé-lit un peu crado. « America ? America ? »

Le gros a manifesté une joie démesurée à mon retour ce soir à l’hôtel.
Quand je suis arrivée il était étalé comme un loukoum sur mon lit, le
ventre moulé dans son marcel plein de tâches, les bras derrière la tête,
les pieds sur mon sac de couchage. Je crois qu’il m’aime bien. Et
j’avais hâte de lui raconter ma journée de visite, même si je ne suis
pas sûre qu’il comprenne la moitié de ce que je dis. Il m’a emmenée
boire un thé sur la terrasse au moment où le soleil se couchait. Et puis
quelques bières, qu’il a ajouté à ma note.

Sur le toit de l’hôtel, le vent chaud est tellement apaisant qu’on n’est
pas gêné par la pollution.
Assise en tailleur, les pieds sur le ciment, je ne peux pas m’empêcher
de fixer les lumières rouges et blanches qui scintillent sur la quatre
voies juste en dessous de nous. De l’autre côté de la route, un immeuble
tout neuf se détache du paysage avec, tout en haut, une boîte de nuit
aux murs transparents. Derrière encore, au loin, on ne sait plus très
bien si c’est le ciel ou la mer qu’on aperçoit.

Loukoum m’a fait signe que, tout là-bas, à droite, c’est la baie de
Jounieh. Mais je n’y vois plus grand chose : le soleil a disparu
derrière la montagne et ses milliers d’immeubles - des cubes en béton
qui sont, pour beaucoup, inhabitées.

Et puis il m’a raconté qu’avant les bombardements de 2006, cette
terrasse était un deuxième étage. Il n’a jamais trouvé l’argent pour
reconstruire. D’ailleurs un promoteur a déjà racheté son hôtel. Il sera
détruit dans quelques mois. Et remplacé par un gratte-ciel.

Aujourd’hui je suis restée à l’hôtel. J’ai parlé avec le Syrien qui dort
sur la terrasse. Je crois avoir compris qu’il était chauffagiste. Il
travaille à Beyrouth depuis quelques semaines. Il y gagne dix fois plus
d’argent qu’à Alep.

En rentrant dans ma chambre j’ai croisé un couple de libanais qui louait
celle d’à côté pour l’après-midi, comme souvent. Ils doivent avoir 15 ou
16 ans. Loukoum ferme les yeux mais il ne veut pas en parler.

Il avait une idée fixe aujourd’hui, il voulait que je lui montre quelque
chose sur l’ordinateur. Il avait beau me montrer l’écran, je ne
comprenais pas. J’ai dû appeler son fils, celui qui parle français, pour
comprendre : GoogleMaps. On l’a aidé à s’en servir avec le Syrien. Il
voulait voir où j’habitais. Et puis il m’a montré son village, au nord
du Liban. Il n’arrivait pas à zoomer parce que ses doigts sont trop
gros. Il criait, il était presque en larmes. Il va bientôt y retourner
pour les vacances.

Ce soir, la fille du Loukoum m’a accompagnée jusqu’à un petit
restaurant, à deux rues à peine, où ils ont l’habitude d’envoyer leurs
clients. Elle marchait devant moi dans la rue, tête baissée, levant les
yeux de temps à autre pour éviter les branches d’oliviers qui lui
arrivent au menton.

Mon sandwich au houmous m’a coûté à peine un dollar. La fille, elle,
s’est assise à côté de moi mais n’a pas voulu manger. On est vendredi
soir, et pourtant, assise à la terrasse de ce bouiboui, j’avais du mal à
croire qu’on était à quelques dizaines de mètres de l'artère principale
du quartier de Gemmayzé. Celle des bars et des restaurants branchés de
la jeunesse beyrouthine.*

Jusqu’à ce que tout à coup, sortis de nulle part, des klaxons excités et
une musique pop m’explosent aux oreilles. Puis un cortège de grosses
décapotables est passé à toute blinde. Toutes étaient pleines de jolies
filles moulées dans leur jean, maquillées comme des américaines à un bal
de promo, le ventre à l’air, débardeurs en dentelle et croix qui
brillent dans le creux du décolleté. Elles dansaient à l’arrière de
leurs Mercedes-Benz.

Mon escorte n’a même pas tourné la tête. Je lui ai demandé si c’était un
enterrement de vie de jeune fille, elle a acquiescé par politesse, mais
elle ne parle pas décidément pas un mot d’anglais, ni de français.

En regardant les voitures s’éloigner, j’ai aperçu au bout de la rue la
Grande Mosquée de Beyrouth, remise à neuf, avec sa coupole bleue toute
éclairée. Un bleu vif et mât, presque trop bleu pour être vrai. Rafik
Hariri est enterré là-dessous. Le chauffeur de taxi me l’a répété trois
fois aujourd’hui.


* En avril 2010, la fermeture définitive des bars et restaurants du
quartier de Gemmayzé a été décidée, suite aux plaintes de riverains.


Retour à Jérusalem
Par Perle Nicolle

A pied : rue Emek Refaïm – rue Keren HaYesod

Il est trop tôt quand le réveil sonne ce vendredi. Je traverse d’un pas
pressé les ruelles arborées du quartier de la « Moshava Germanit » (la
colonie allemande), aussi branché qu’historique, devenu ces dernières
années le fief des jeunes « Srougim » *. Sionistes, bobos, éduqués,
engagés, nationalistes parfois, élitistes souvent, ils dominent ce coin
de ville aussi branché qu’historique.
Au son de l'appel d'un muezzin dans le lointain des collines, Jérusalem
s'éveille. Je croise des
soldats, nombreux, de retour chez eux pour shabbat, visiblement épuisés.
Il est 6 heures, ils arrivent surement des bases des environs du
checkpoint vers Bethlehem, et Hébron sur la route de la Bika’a. Ouverte
depuis peu aux véhicules palestiniens, elle plonge sous le niveau de la
mer depuis l’Est de Jérusalem, traverse la vallée du Jourdain, perce à
travers les arides collines de Judée, contourne Jéricho, longe la Mer
morte, évite Ramallah, trace son sillon entre les kibboutz puis les
implantations, de la Galilée vers le désert, le long de la frontière
jordanienne.

Les arbres feuillus frissonnent sous le soleil déjà brulant, monte une
suave odeur de jasmin dans la brise matinale. La voix des informations
résonne en Hébreu ou en Arabe, leurs échos sont emportés par le vent,
charriant au passage les plumes des oiseaux migrateurs revenus de leurs
lointains voyages.

Bus 18 : rue Jaffa – station centrale

Le bus 18 remonte vers l’entrée de la ville. Un petit garçon orthodoxe
s’amuse à nouer ses papillotes aux poignées du bus, son père, plongé
dans un livre de prière, le regarde d’un regard complice lorsque sa mère
finit par le réprimander. L’esprit encore embrumé, le bus m’emmène
autour des plaies béantes du béton sur le chantier du tramway pour
sauter dans un bus matinal vers Tel Aviv. Aux abords du shouk, mes
rêveries s’épicent de coriandre, de safran, d’anis et de za’atar. Les
portes centrales s’ouvrent sur les clameurs de la rue vociférante, une
odeur d’aromate et de café s’engouffre dans mes narines.

Des familles nombreuses, chargées de légumes frais, grimpent et
s’accrochent aux moindres aspérités, ballotées entre les poussettes, les
sacs, les armes des soldats et les cabas de fruits aux couleurs
chamarrées. Freinage brusque. Le chauffeur s’est arrêté devant la
boulangerie et bloque un instant tout le trafic de la rue Jaffa pour
acheter des pains ronds au sésames qu'un gamin court lui apporter. Au
premier virage, une pastèque s'échappe, roule et dévale tout le bus
avant de repasser de mains en mains vers l'arrière.

Bus 405 : Jérusalem – Tel Aviv

La foule agglutinée devant les portiques de sécurité s’impatiente, les
trottoirs fourmillent. Le coup de fil tant attendu n’est toujours pas
arrivé, mais il faut bien avouer que notre armée est aussi baroque que
la société qu'elle vient défendre. Un joyeux tohu bohu où tout se perd,
se retrouve, se discute – mais comme tous les jeunes israéliens, je
m’inquiète de savoir ce qu’elle me réserve. Mes réflexions sombrent dans
les tons d'un camaïeu vert olive. Je me plonge dans un livre avant de
laisser les petites lettres noires se mélanger et courir seules sur le
papier et guider mon regard au dehors vers le labyrinthe bleu et blanc
des drapeaux de l'autoroute. Ils sont partout, sur les voitures, les
vélos, les poussettes. Chaque journal en fournit un avec le supplément
du weekend. Les oxymoriques journées de Yom HaZikaron (le Jour du
Souvenir) et de Yom HaAtzmaout (le Jour de l’indépendance) approchent.
Du silence assourdissant à l'appel des sirènes, lundi, éclatera plus
exubérante encore, triomphante presque, la joie simple d'exister. Deux
journées aussi opposées que complémentaires pour qu'Israël fête 62 ans
d'une histoire faite d'amour et de ténèbres.

Les tours de Tel Aviv apparaissent à l'horizon comme un mirage
inexplicable. Une ville comme un aimant, aussi irrésistiblement
attirante d'insolence que repoussante de saleté. Un royaume d'immeubles
à l'occidentale et de constructions Bauhaus resplendissantes de
blancheur sous son soleil, une cité bohème au bord de l'eau turquoise.
Une métropole orientale aux lignes épurées, imparfaite, mutine sous le
vent de la Méditerranée.

Taxi collectif « shérout » : rue Levinsky – rue Trumpeldor

Une meute de chats s'attaque à un cageot orange de nèfles printanières,
oubliées contre un des murs décrépits de la station centrale. Au milieu
du trafic frénétique, je hèle un taxi collectif. Levinsky n’était le nom
de personne, c’est en fait un acronyme formé à partir du mélange des
lettres formant le nom de Salonique, d’où immigrèrent au début du siècle
les premiers habitants de la rue.

Tel Aviv est bleue, comme une vision dessinée par Bilal un jour heureux.
Une fois les pieds dans son sable frais, bercé par le ressac, l'esprit
s'évade et tout entier s'absorbe dans l'écume de ses vagues. Les pensées
salées se perdent dans sa mer en attendant le passage du marchand de
glace ambulant de la plage. Les gamins lui courent après, choisissent
avec sérieux un bâton coloré d’eau glacée qu’ils iront déguster assis
aux bords de l’eau encore fraiche.

La semaine israélienne commence le dimanche pour se finir le vendredi
après-midi dans une atmosphère fébrile. Une odeur de pain envahira alors
les cours, et le roucoulement des mouettes trouvera un tempo dans les
soupirs saccadés des marmites sur le feu. Le pays marque une pause
complète du vendredi soir au samedi nuit pour shabbat, mais la jeunesse
libérée de Tel Aviv se pressera dans ses bars et ses cafés toute la
nuit. Tous les transports s'apprêtent à s'arrêter, déjà il faut rentrer.

Comme deux facettes d'une même personnalité, deux villes s'apaisent
mutuellement. Le dernier bus remonte les collines verdoyantes, toussote,
cahote, crachote dans les montées, rugit à chaque accélération. Retour
aux pierres envoûtantes de Jérusalem, au noir profond des manteaux des
orthodoxes, aux peaux brunes de henné des jeunes filles arabes de l'Est.
Aussi opposées que complémentaires, une fois encore.


* Srougim : l'expression désigne les religieux modernes qui se réfère à
leur kippa tricotée, colorée en comparaison de celle noire veloutée des
orthodoxes traditionalistes.

Chronique hanoïenne
Par Romain Vidal

Flexion… Extension… Petits pas vieillis, balancement des hanches,
tentative de résistance énergique aux années. Je salue d’un sourire ce
combat pour maintenir un corps dans les draps de la jeunesse le plus
longtemps possible. Je n’ai pas encore pris cette peine. Heureusement.
Laissez-moi vivre tranquille et ressembler dans quelques années à ces
vieillards énergiques aux traits fins qui viennent augmenter le nombre
des badauds au bord du lac d’Hoan Kiem. Laissez-moi changer de
références pour un court instant. Cinq mois. C’est tout ce que je demande.
Je me rends chez mon dealer de jus d’ananas, rasant les murs, rongé par
cette envie indolente qui mérite son nom de pêché capital durant
quelques minutes fugaces. Je m’assois discrètement sur les tabourets de
plastique bleu ou rouge au son des cloches de la cathédrale qui se
joignent à la fureur des klaxons. Peut-on y voir un pied de nez au Parti
qui a longtemps refusé d’avaliser la réouverture du lieu après le départ
des français ?

Trois mégères dans un coin mettent leur temps à profit pour colporter
les bruits du quartier, gonflant les rumeurs d’une saveur nouvelle à la
faveur d’un soir d’été. Leur discussion est interrompue par un coup de
sifflet autoritaire. La police fait fuir les motos mal garées. Tout ce
beau monde s’éparpille rapidement avec un respect comique. Chacun joue
son rôle. Le policier dresse fièrement le menton. Son autorité lasse
dans son uniforme trop grand ne fait pas oublier qu’il est tout aussi
jeune que les chenapans qui s’enfuient et qu’au fond il se fiche bien de
voir ces motos disparates au milieu de la place. Il préfèrerait
peut-être changer de rôle, la camionnette à la bâche verte
caractéristique et au haut parleur symbolique est un accessoire superflu
pour sa jeunesse confrontée aux appâts du samedi soir.
Je me redirige vers le lac. A côté d’un bâtiment colonial au jaune
criard s’ouvre une palissade de tôle bleue rouille. Derrière, s’étend un
terrain vague qui s’endort sous une lumière jaune aseptisée. Je tombe
bientôt sur l’image que les occidentaux se font de l’Asie. Une ruelle
donne sur la cour d’un temple remplie d’une foule bigarrée, havre de
paix au milieu de l’enfer d’Hanoï. Un côté presque champêtre avec ces
arbres inégaux qui balaient les tuiles de leurs feuilles.
Une grande artère me sépare maintenant du lac. Un polo violet et
pantalon crème essaye tant bien que mal de faire redémarrer son bolide
en panne au milieu de la rue. Pas préoccupé par le fait que des
centaines de moto par minutes le frôlent dans un ballet incessant et un
concert de klaxons variés. La conduite au Vietnam est un jeu individuel
dans lequel les règles ne sont pas clairement établies. D’ailleurs,
lorsque les feux passent au rouge, c’est avec un naturel très asiatique
qu’une voie est laissée libre pour ceux qui auraient décidé d’être
daltoniens le temps d’une seconde.
Dans un dernier regard sur des boutiques de luxe qui étendent leurs noms
anachroniques sur la ville, et sur le Sud de manière générale, je quitte
la ville pour le calme relatif des berges du lac. Je suis en été et
pourtant des guirlandes courent dans les arbres par intervalles
réguliers donnant un air de sapin de noël amusant aux centenaires abris
des rats. Ils ne semblent déranger ni les joueurs d’échecs, ni les
buveurs dans les bia hoi, ni les joueurs de badminton. Je m’éclaire un
instant avant de me renfrogner en voyant arriver un jeune avec ses
lonely planet sous le bras, « books ?or…weeds ? », mais non, aujourd’hui
quelque chose a changé, aujourd’hui je ne suis plus le touriste
occidental qui vient vivre son voyage derrière l’écran LCD de son
numérique dernier cri, aujourd’hui j’ai droit à un bonjour et à une
question que je ne me lasse pas de réécouter en boucle : « Do you live
here ? »

Lendemain

Une main déposée dans le dos, un pyjama aux fleurs de printemps, deux
bouches qui se cherchent sur l’équilibre instable d’une moto… la
jeunesse se trouve dans une lente douceur platonique. Pagodon qui
tremble dans un ciel aqueux grisé qui a perdu son éclat lorsque le
soleil s’est caché. Dans son ombre se pressent des antennes démesurées,
immeubles inachevés, variations sur le thème soviétique, béton sur
ciment, gris sur blanc cassé, usé sur vieilli, mais dans cette ode
froide aux tons suie s’ouvrent des fenêtres paisibles, grandes feuilles
silencieuses enlaçant le miroir et le berçant de leurs couleurs pommes,
arbres aux écorces noircies. L’acier rougeoie lorsque reperce un soleil
déjà lune.
Un barbouze se fait tirer le portrait avec sa blonde, gros, le pantalon
haut, une mauvaise odeur de sueur et de souffrance dans la chaleur
moite. J’échange un sourire malicieux avec trois filles qui se gaussent
silencieusement. On se moque des mêmes choses, la différence de culture
n’est plus. Gestes amples, éventails roses, blancs et bambous. Cheveux
blanc, gris et cendre. Une réunion de vieilles gymnastes se met en
place. Une petite trentaine de mamies me fait presque face. Il y a tous
les styles, de l’énergique qui s’applique de grandes claques dans le dos
et sur les cuisses dans une respiration bruyante jusqu’au vieux chiffon
rincé et quasiment désarticulé, pantin vieilli aux jointures qui
menacent de casser. Elles se dandinent dans des poses équivoques avec un
naturel réjouissant et comme dans une parade minutieusement réglée
lèvent les mains pour applaudir le ciel qui ne peut lui-même s’empêcher
de rosir à
la vue du spectacle.
Chambre d’hôtel miteuse à l’hospitalité humide. Je domine les toits
alentours et regarde courir Hanoï au travers des barreaux à la peinture
écaillée. J’ai le cœur gros, gonflé par ce que je m’apprête bientôt à
quitter, libéré par une délicatesse, une beauté silencieuse dans la
culture, une sensibilité dans les formes, dans les visages, les
comportements. Je la cultive chaque jour comme un bien précieux, un bien
qui m’a permis d’ouvrir les yeux un soir d’été alors que je regardai la
ville du haut de mon sommet.
Do you live here?
Yes… I think so…

03h36
Par Benjamin Leclercq

Mon rêve prend soudain une drôle de tournure. Le décor et les visages se
mettent à tanguer, le sol se dérobe sous mes pieds, mon songe s’agite
dans tous les sens. Et puis, avant que l’inconscient ne se l’approprie
définitivement, comme une péripétie de plus dans le dernier rêve de
cette nuit estivale, la secousse me réveille enfin. Le regard brumeux
s’accroche d’abord sur la fenêtre. Cherche un repère, un horizon. A
l’extérieur, la lumière est étrange. Plus d’éclairage public, la
pleine-lune tamise le parc Inés de Suarez. A l’intérieur, la vibration
s’amplifie. Il doit s’agir d’un « temblor », ces petits soubresauts
terrestres qui réveillent les chiliens à longueur d’année. Quelques
secondes d’une vibration sonore, rien de plus. Mais d’un coup, les
alarmes des voitures se déclenchent. Toutes en même temps. Hurlement à
la mort dans la nuit noire de Santiago. Le lit heurte les murs dans un
mouvement souple et saccadé. La secousse s’intensifie encore. Au bout
d’une minute, le vacarme est saisissant. Dehors, les cris stridents des
véhicules ballottés par les ondulations des chaussées. Dedans, les murs
craquent, les meubles cognent, les étagères s’affaissent et déversent
des flots de livres sur le sol, dont s’échappe un bruit sourd et
terrible. Attendre, le souffle court, immobile. Attendre que ce monde de
l’inanimé veuille bien se figer à nouveau. Que les murs cessent de
craquer, les meubles de cogner, et les objets de danser sur le plancher.
Et puis, peu à peu, la terre cesse de trembler. Enfin, l’inertie change
de camp. Et c’est aux hommes de s’agiter.

Les portes s’ouvrent une à une, les bougies flottent dans la pénombre
tiède des couloirs. Dans un drôle de silence, ces timides points de
lumière éclairent des visages aux traits tendus. Ils frôlent les murs
jaunes du petit immeuble de Providencia dans une procession encore
haletante. Les yeux engourdis se cherchent. Et puis, enfin, les premiers
éclats de voix congédient la torpeur de l’étouffante nuit chilienne.

Lorsqu’il est inquiet l’homme devient grégaire. Sevrés d’électricité,
les habitants s’agglutinent autour des voitures, les autoradios
crachotent les premiers échos du tremblement. Les voisins
s’interpellent, prennent des nouvelles du logis, de la maman, du chat.
Tout en discutant, ils se rassurent aussi. Cherchent à distraire ce
corps encore engourdi, surpris en plein sommeil. Bavarder, bouger,
s’activer, comme pour vérifier qu’il est entier.

« Ça a été bien plus fort cette fois ! » ne cesse de répéter cette
petite dame. La voix en émoi et le cheveu en bataille, elle trépigne
devant les grilles du parc. Les anciens s’y sont réunis pour commenter
l’événement, et se remémorer le dernier grand tremblement, celui de
1985. Justement, un peu plus loin, un groupe s’ébaudit de la fameuse
ponctualité des caprices telluriques. Si elle ne les ménage pas, l’épée
de Damoclès des Chiliens tombe en revanche à intervalles réguliers,
comme si elle s’était fait un devoir d’être à l’heure. Tous les
vingt-cinq ans exactement. 1960, 1985, 2010 : les plus superstitieux se
régalent de cette minutie d’horloger.

A l’écart des débats, tirant fiévreusement sur une cigarette dans le
parc noir et silencieux, mes amis et moi laissons remonter peu à peu
cette étrange excitation. Secoué sur mon lit, assis en tailleur face à
la fenêtre, je n’ai pas ressenti la peur. Plutôt cette confuse sensation
d’un temps éminemment présent, quelques instants d’une folle intensité,
comme suspendus, dans cette étroite chambre de Santiago.

Le jour reparait comme si de rien n’était. La chaleur tenace de février
étreint de nouveau les vastes avenues de la capitale, et finit par me
réveiller. Dans la ville un dimanche presque banal s’étire insolemment
sous les rayons brulants. Seuls les petits monticules de gravats au pied
de certains édifices trahissent ce paysage trop ordinaire. L’apocalypse
n’a pas eu lieu. Du moins ici, à Santiago.

Le drame s’est joué plus au sud. Concepción, seconde ville du pays, est
sens dessus dessous. Postés religieusement autour d’une petite radio et
de deux bougies, autel de fortune contre l’insignifiance de la nuit,
nous écoutons jusqu’à l’aube surgir les faits. Pagaille de bruits et de
peur, de cris et de pleurs.

En fin de journée, l’électricité revient. A la télévision, les images de
ce sud ravagé tournent en boucle : immeubles éventrés et chaussées
distordues. Les présentateurs, mine défaite et voix chevrotante,
réévaluent d’heure en heure le bilan humain du séisme.

A Santiago ne sont parvenus que les échos du fracas terrestre. Pourtant,
derrière la quiétude apparente de la capitale, la tension est palpable.
Des familles ont trouvé refuge dans les parcs : pas question de rester
entre quatre murs, en cas de nouvelle secousse mieux vaut rester dehors.
Matelas, réchauds et couvertures s’étalent sur l’herbe. Certains n’ont
pas le choix. Yvonne et Ricardo campent sur ce qui fut leur maison. A
Barrio Brasil les maisons ont souffert, et la leur s’est effondrée.
Condamnés à rester pour éviter les pillages, ils me montrent ce qu’ils
ont pu sauver : des livres, un fauteuil, une télé. A l’écran, la
présidente Bachelet tente de dissiper la peur des Santiaguinos. Peur de
cette situation d’urgence que le gouvernement n’aura jamais vraiment
maitrisée. Peur de ces débordements, de ces rumeurs de pénurie et de
pillages. Alors, méfiants, ils font la queue devant supermarchés. Faire
des provisions, comme en temps de guerre. D’ailleurs l’armée vient
d’investir les rues de Concepción. Curieuse vision que ces patrouilles
de militaires dans les rues chiliennes.

Il y a ce frisson enfin. Les visages qui se figent soudainement, quand
la terre se remet à trembler. « Està temblando», annonce Leyla, ma
colocataire, en trottinant vers la porte. Nous sortons de notre petite
maison de Bellavista chaque fois que la clochette de la porte se met à
tinter. En plaisantant, mais sans faire les malins. Les plafonds se sont
effondrés lors du séisme, désormais nous vivons tous au rez-de-chaussée.
Les répliques entretiennent cette tension post-terremoto : plusieurs
fois par jour, la terre vibre très doucement. Je suspends mon souffle.
Aux aguets. Je ne le reprends que lorsque la vibration s’évapore. En
m’efforçant de me dire que bon, a priori, pas de raison de s’affoler. Du
moins pour ces vingt-cinq prochaines années.


Secrets de Kabylie
Par Claire Tomasella

Quand j’ai rencontré Farid à Paris, il voulait changer de travail, de
prénom et de cheveux. Aujourd’hui, ce sont ses origines que le
trentenaire veut effacer. Sa vie est ici maintenant. L’ailleurs, c’est
Béjaia, la bougie de la Kabylie. Un été, il m’entraîne dans son passé.
Mariage des cousins. La salle est pleine de femmes. Les hommes sont
assis sous les oliviers. Crincrin d’une musique sans âme. On change de
tenues avec les plats. Tailleurs occidentaux, robes de soirée, médailles
Napoléon III, foulards kabyles. Folkloriques. Les éventails s’activent.
Le khôl coule sous les yeux trop maquillés. Latifa, l’une des cinq sœurs
de Farid, se déchaîne sur la piste. Pour dégager ses jambes, elle relève
sa djellaba noire et découvre ses pieds, les plus petits de la famille
Azoug. Pas question de retirer le voile assorti. Son mari Mammi passe de
temps à autre.
Farid le connaît bien. Ils jouaient dans la même équipe de foot. Après
les matchs, Mammi emmenait Latifa à la pizzeria. Elle l’amusait avec ses
tâches de rousseur et ses plaisanteries dont elle était la première à
rire. Il la faisait danser. Les jeunes gens ont décidé de se marier. A
quelques jours de la noce, Mammi a fait un rêve qui l’a terrorisé. Il a
appelé Latifa et lui a demandé de revêtir le voile. Pour son salut. Pour
celui de leur couple. Il n’en a pas dit plus. Ce ne pouvait être qu’une
plaisanterie. Latifa a préféré en rire et Mammi s’est calmé. Elle le
croyait apaisé. Le lendemain de leur mariage, Latifa a du cacher sa
longue chevelure rousse. Mammi s’est fait pousser une longue barbe
sombre. Aujourd’hui, il porte un pantalon trop court. La danse est
terminée.

Le frère observe impuissant la scène. Réminiscence du passé. A l’époque,
c’était Farid qui crachait quand ses sœurs allaient faire les courses :
« Tu seras rentrée avant que ça n’ai eu le temps de sécher », lançait-il
à sa sœur Ania qui courrait acheter le concentré de tomates. La jeune
fille au regard sombre n’avait pas seize ans et ne pensait qu'à l'amour.
Elle cachait sa photo dans son sac. Elle la sortait quand elle était
seule, la montrait parfois à ses sœurs. Un autre jour, Farid s’est
énervé quand il a aperçu les bouts des seins à peine formés de Sabrina,
l’aînée. Elle dansait sur la place Guidon, celle qui surplombe le port
de Béjaïa. Les tétons pointaient sous sa robe blanche. Coupable
transparence : « Qu’elle se cache. Elle n’a pas honte ! ». La jeune
fille aux yeux perçants n’a pas compris. Mais son regard s’est assagi.

« Maman, pourquoi tu pleures ? »

Farid retire la vieille chique de sa bouche, la jette et s’en roule une
autre qu’il replace sous sa lèvre supérieure. Il remonte encore plus
loin dans le temps. Fierté du petit garçon dans son survêtement en
jersey bleu, celui avec les deux lignes rouges sur le côté. Cartable sur
les épaules, Farid courait sur les routes terreuses de Béjaia. Quartier
populaire aux immeubles à moitié construits. Sacs poubelles éventrés sur
les semblants de trottoirs. Il montait les escaliers quatre à quatre. La
peinture se détachait des murs fatigués d’absorber la poussière. Porte
blindée de l’appartement, celui partagé avec l’oncle, la tante, la
grand-mère, les cousins et les cousines. Farid se dirigea vers la
chambre sombre de ses parents. Les nattes des enfants gisaient sur le
sol. Les draps avaient été pliés avec soin le matin. L’odeur de la
chorba du soir s’insinuait dans la pièce. Sur le lit, Zora, la mère de
Farid, reniflait.

« Maman, pourquoi tu pleures ?
- Pour rien. »

Farid voulait consoler sa mère. Il a alors décidé de partager son secret
avec elle : il apprenait la langue kabyle, en cachette. De son sac, il
sortit un petit calendrier berbère. Farid osa un sourire. Zora caressa
le visage du fils. Elle n’a rien dit au père qu’elle craignait.
Celui-ci avait prévenu Farid. Il lui avait dit de rester en Algérie. Le
père, il la connaissait cette France dont il avait appris la langue
quand il était jeune. Mais on ne l’écoute jamais! On ne l’écoute plus.
Aujourd’hui, il tourne dans la cour de l’école, celle où la famille
Azoug a emménagé après avoir quitté le grand appartement trop familial.
Le vieil homme agacé par les aboiements du chien s'assoit sous l’arbre
auquel les enfants viennent s’accrocher. Patriarche impuissant.

La cabane de Timghrent

Après le lycée, Farid est parti étudier à Tizi Ouzou. Huit ans d’études
de médecine, des années à réviser ses cours dans les toilettes, « le
seul endroit tranquille » d’Algérie. Je ne verrai pas la capitale de la
Grande Kabylie. Je l’imagine et replonge avec l’étudiant. Farid sortait
major de sa promotion. Prestige d’un jour. Ce qui comptait pour le jeune
homme, c’était la bourse qu’il avait gagné : il allait enfin partir à
l’étranger. Il courût rencontrer le haut responsable des études. L’homme
au regard froid et usé fixa le jeune diplômé. Il lui annonça comme une
évidence que ce n’était pas lui qui allait partir. C’était un autre. On
n’en saura pas plus. Je devine.
Farid s’est retiré du monde pendant plus d’un an. Sur la plage de
Timghrent, à l’ombre des montagnes kabyles, il a construit une cabane.
Le vent marin caressait son visage renfrogné. L’homme réfléchissait. La
tête pleine de projets, il s’est décidé à partir. « Je ne pouvais plus
supporter cette société. » Il a quitté Béjaia pour Paris.

L’espoir de Lamia

Après le mariage des cousins, les journées plage s’enchaînent. A
Timghrent, la cabane de Farid a disparu. Sur les montagnes sèches,
quelques villas en construction. La glace à la fraise coule sur le
sable. Latifa n’est pas là. Mammi ne lui a pas donné l’autorisation.
Elle s’était pourtant commandée un maillot spécial qui couvre le corps
dans son intégralité : pantalon, pull et voile assortis. On avait un peu
forcé les rires.
Lamia, la petite dernière, la protégée de Farid, m’emmène nager. Elle me
raconte qu’elle est amoureuse mais qu’ils doivent se voir en cachette.
Nous chassons ce refrain par quelques mouvements de brasse. Au loin, une
terre aux contours flous.

« Tu sais, moi aussi je vais partir. »

Le chuchotement de Lamia se perd dans le bruit des vagues. Je promets de
ne rien dire à Farid.

Echappée belle
Par Pierre Thiesset

Tout est sombre, les murs, nos tronches. Les néons vomissent leur
lumière blafarde. Pas une fenêtre pour regarder dehors, au loin.
Interdit de zyeuter l'horizon. Une taule? Non, un amphithéâtre.

Sur l'estrade, le grand maître ressasse son cours magistral,
magistralement fade. Pas bouger, étudiants gnangnan. Engoncés dans nos
fauteuils, nous attendons, docilement, que les heures tournent.
Quelques-uns suivent, ou font semblant. D'autres siestent. Nuque
inclinée, regard vide, des solitaires jouent avec leur téléphone
(insup)portable.

J'en ai ras-le-bol, j'ai envie de me tirer, tenté-je auprès de Vladimir,
mon ami voisin de cellule. Faire un grand voyage à vélo, le plus loin
possible.
Moi aussi... Qu'est-ce que tu dirais d'un petit périple de deux mois, en
Europe du nord par exemple ?

Nous avons dix-huit, dix-neuf ans et une furieuse envie... De vivre,
tout simplement. Besoin d'ailleurs, d'exister, intensément, de quitter
ce monde clos de l'université pour « aspirer à pleins poumons l'air en
provenance de l'espace infini » .

Les concepteurs d'agendas pensent aux jeunes démunis face aux
soporifiques leçons de rien. Une carte d'Europe à l'échelle 1/200.000e
suffit à nous évader. « On partirait d'ici, on passerait par la
Belgique, les Pays-Bas, l'Allemagne et le Danemark pour atteindre la
Suède. Ensuite on ferait le sud de la Finlande, pour revenir par les
pays baltes, la Pologne, la République Tchèque, traverser la Forêt-Noire
et finir en France... » Une boucle de six mille kilomètres à la force
des cuisses, le rêve à portée de guidon.

Le rendez-vous est fixé : « A l'année prochaine. » Bac plus deux,
direction le turbin. Après douze mois de précarité, la direction sort
une sucette : « On propose à tous les CDD une prolongation de contrat
jusqu'en décembre. Après, il n'y aura aucun avenir pour vous dans
l'entreprise. » La petite variable d'ajustement aurait dû se mettre à
genoux : « Merci ô grand chef, de m'accorder ces quelques miettes ! Et
veuillez recevoir mes sentiments distingués. » Mais non. « Ca ne va pas
être possible, j'ai prévu de faire un tour à vélo cet été. Je ne suis
disponible que jusqu'au mois de juin. » Garde-la, ta camisole. Tes
chaînes m'ont retenu 350 jours assis, mon corps s'est avachi, mon esprit
est déjà trop domestiqué. Comme larbin, j'ai assez donné. A nous deux,
liberté !

Errance escargot

A peine le temps de quitter le burlingue confiné, déménager le studio en
sous-sol, faire l'état des lieux avec le probloque, et me voilà parti
sur les chemins. Paradoxe, c'est en enfourchant mon vélo que je sors la
tête du guidon. Dans mes sacoches, rien que le nécessaire. Tente, duvet,
fringues, réchaud, popote, quelques outils, carte routière et brosse à
dents. L'errance escargot oblige à n'emporter que le strict minimum. A
se défaire de l'emprise des objets pour affronter la vie. « Le voyage
est une invitation au dépouillement de Soi », une « mise en péril forcée
de nos habitudes débonnaires » qui « dépoussière nos vies trop rangées »
. Sans le moindre écran, on se sent tout de suite plus léger.

En arpentant les sentiers de la nomadie, on revient à des préoccupations
essentielles : boire, bâfrer, s'installer pour la nuit. Nous pédalons la
journée et pieutons n'importe où le soir venu. Dans une forêt, au bord
du majestueux Vättern, deuxième plus grand lac suédois. Sur une scène de
concert, à l'abri d'une cabane de pêcheurs, dans des abribus, à la belle
étoile, sur une table, un banc, au pied d'une église, sous des auvents,
des cabanes, dans un tube de chantier... Même dans un commissariat
letton. Toujours à l'opposé des grands hôtels et des champs de
concentration réservés aux bataillons de Dupont-la-joie.
Cyclo-clochards, le monde est notre plumard.

Complètement autonomes, nous n'avons besoin que d'eau claire et de
sucres lents. Une crevaison ? Aussitôt réparée. La bicyclette incarne la
simplicité. Elle ne nécessite pas de pharaoniques infrastructures, de
gigantesques multinationales. Ne pue pas, ne pollue pas, ne prend pas de
place, passe sans gêner quiconque, dans le silence, tout en élevant
l'individu. Perfection de dépouillement, d'efficacité, d'élégance et de
convivialité, c'est l'outil de l'ouverture sur le lointain.

Saveurs décuplées

Les cinq sens en éveil, nous dévalons les pistes avec lenteur. Notre
tête en l'air tourne de droite à gauche comme le périscope d'un
sous-marin, pour ne rien rater du panorama. Un seul but, avancer.
Rencontrer. Voir. Goûter la liberté.

Tout se superpose dans un travelling à 360 degrés. Des myriades de
visages et de détails s'impriment sur nos rétines. La moisson en
Pologne, des meules de foin empilées en Estonie, des forêts de pins et
de bouleaux scandinaves, les embruns de la Baltique, une kyrielle de
parfums propres à chaque lieu s'offrent au cycliste. Jusqu’aux plus
infimes clameurs, chants d'oiseaux, bruissement des feuilles,
bourdonnement du vent, murmure du dérailleur. Autant de saveurs qui ne
peuvent être perçues dans un habitacle plein de plastique où se déverse
la soupe musicale à la mode du moment.

Vagabonds à vélo, nous sommes les deux pieds dans le réel. Nous faisons
corps avec l'espace, composons avec les forces extérieures, le vent de
face, poursuivons la route sous la pluie, ruisselants. Les raidillons à
15 %, ils se respirent bouche grande ouverte, se franchissent corps
liquéfié et muscles bandés. Au sommet, point de bascule, tête baissée,
pignons tout à droite, la peau frissonne dans une descente vertigineuse
et un décor transformé en longues stries.« Enfourcher un vélo, c'est
prendre possession du paysage. »

L'Europe du nord se met en mouvement sous nos roues. Défile. Se dévoile.
Leçon de géographie concrète, grandeur nature. Sur le terrain, dans la
durée et l'effort, notre perception aiguisée détecte les variations de
sols, les changements de relief, de végétation et de climat, repère les
cassures et les différents types d'agriculture. Le trimard ne nous lasse
jamais. Pas de place pour la monotonie, l'imprévu y surgit à chaque instant.

Le retour dans la jungle de la réalité se fait brutal. Après un
entretien avec un conseiller de Pôle emploi, je me remets en cage :
palace de treize mètres carrés dans un ancien grenier. Mais j'ai un plan
d'évasion en tête : attendre les beaux jours pour remonter en selle et
faire les six coins de l'Hexagone. Fuir l'effondrement généralisé.
Hisser les voiles, lever l'ancre, larguer les amarres, mettre les bouts
et les adjas, prendre la clé des champs, la quille sans oublier la
poudre d'escampette. Dare-dare.

Harry Martinson, La société des vagabonds, Agone, 2004, p. 115.
2 Franck Michel, Autonomadie, essai sur le nomadisme et l'autonomie,
Homnisphères, 2005, pp. 12 et 195.
3 Paul Fournel, Besoin de vélo, Points, 2008, p. 37.

Chroniques Kinoises
Par Bénédicte de la Taille

Kinshasa est comme une histoire d’amour passionnelle faite d’étincelles,
de fous rires, de cris ou d’énervement désespéré. Saturation humaine,
saturation de chaleur, saturation de poussière, de pollution, de
corruption. Ville où amitié et solidarité se donnent des coups. Ville de
tous les possibles. Quelques mois à Kinshasa. Je n’en ai ressenti que
quelques vibrations, je n’en ai compris que quelques bribes. Et alors
que me voilà dans l’aéroport jaunâtre de N’djili, face à cette boutique
déprimante qui tente de se donner des grands airs de duty free
international, alors que je continue à m’émerveiller de fonctionnaires
de la Direction Générale des Migrations qui s’évertuent à tenter de me
racketter ma pauvre bouteille d’eau et mes paquets de cigarettes
Dunhill, que d’autres me demandent en mariage, alors que la sensualité
des femmes congolaises continuent de provoquer chez moi quelques
jalousies quant à la rondeur de mon train arrière, quelques images,
quelques rencontres furtives ou bien magiques, quelques événements
irracontables reviennent à moi comme si je devais tout accumuler avant
de quitter le sol congolais.
Dimanche kinois
Lemba Terminus, quartier populaire de la capitale. Je suis accompagnée
du grand Jupiter, homme charismatique et envoutant, leader du groupe
Okwess International qui se bat à grand coups de talents pour faire
sortir sa musique des ghettos. Il fait partie de ces nombreux artistes
que cache la capitale, qui font preuve d’une créativité débordante
malgré la déliquescence urbaine. Nous sommes assis à une terrasse. Sur
la table, des bouteilles de bières Primus à n’en plus pouvoir. Le
spectacle commence pour moi. La vie pour les Kinois. La grande valse des
taxis bus, des pousse-pousseurs, des cambistes, des mamans commerçantes,
des vendeurs d’œufs, de cigarettes et de racines « fortifiantes »
s’emballe devant mes yeux. Les hommes coiffés de grands sacs remplis de
sachets d’eau pure alpaguent les assoiffés à grands cris d’ « Eau pire
Eau pire ! ». De grands fous rires à la table d’à côté et les enfants à
la recherche d’ongles sales à frotter, vernir et faire briller tapotent
des sons magiques sur leurs bouteilles de vernis. Symphonie du Chaos.
Ville sonore, ville du corps, Kinshasa est aujourd’hui, dimanche, le
théâtre de la sensualité, de l’élégance et de l’apparence. Kinshasa est
une ville de flâneurs, sensuelle et très fière. Couleur et raffinement
des pagnes du dimanche, long déhanchement des femmes qui traversent la
rue, perfection de leurs jambes, déploiement élégant des parasoleils
colorés, mains sur les hanches, fierté et assurance. A leurs côtés, les
jeunes hommes ultra lookés arborent habits de marques et lunettes de
soleil. Et moi, fascinée par ces corps, remparts contre la misère.
Débrouille
Kinshasa. Tantôt encensée, Kin la belle, Kin Kiese - « Kin des plaisirs
» -, tantôt décriée, Kin la poubelle, Mboka Epola - « ville pourrie »-.
On aurait bien envie de lui trouver d’autres surnoms pour dire son
énergie, sa force et sa folie. Meurtrie par la guerre et les pillages de
1991 et 1993, l’abandon économique, architectural et social dont elle
fait l’objet depuis Mobutu n’empêche pas les Kinois de se battre et de
faire preuve de survie. « Kinshasa crée de la vie où il ne devrait plus
y en avoir », déclare un vieux Kinois. Le code de la débrouille, une
règle d’or à Kinshasa. C’est d’abord l’informel et sa multitude de
boulangers, bouchers, couturiers, coiffeurs, cireurs de chaussures,
mécaniciens, taximen. C’est le ballet des vendeurs ambulants esquissant
quelques pas de danse entre les voitures, sur la grande scène du
Boulevard du 30 Juin. Ce sont les recycleurs, cureurs de caniveaux,
ramasseurs de sachets plastiques ou de vieilles ferrailles. Kinshasa :
ville l’on crée avec des ordures.
Makala
A Kinshasa, je suis allée à Makala, prison centrale. Je me revois encore
toute silencieuse, accompagnant les sœurs de Calcutta qui distribuent
chaque mercredi des haricots, des œufs et du manioc bouilli aux quelques
prisonniers qui n’ont pas de famille pour leur apporter le repas que les
autorités pénitentiaires ne distribuent jamais. J’ai vu défilé toutes
sortes de misères humaines, des boiteux, des squelettiques, des
vieillards, des gamins, des cabossés, des sans bols, des pas de bols. Un
concentré de ce que l’humain peut faire de pire, là où les plus grands
innocents côtoient les plus grands bandits qui se paieront demain leur
liberté inconditionnelle à coups de liasses de dollars. Là où
croupissent prisonniers politiques, femmes et gamins. Et j’en passe. De
vrais voleurs, de vrais violeurs ? Je ne sais pas. J’ose en douter.
Kinshasa nocturne
Kinshasa fascine par le vent de folie qui s’est emparée d’elle. Danse
Kinshasa. Danse. A Kinshasa, vieillards et jeunes dansent sans
s’arrêter. Sur les boulevards, dans les boîtes, des salles sombres
coincées dans les cités aux boîtes les plus branchées, on danse et l’on
ne s’arrête pas. Les nuits congolaises. Les nuits qui permettent ce que
le jour interdit. Ce serait un roman qu’il faudrait écrire pour
dépeindre cet univers à part entière, presque une fresque balzacienne,
tant elle réunit à elle seule toute une série de catégories sociales qui
se croisent et se mélangent dans le but commun de s’enivrer des plaisirs
artificiels que Kinshasa est prête à offrir à défaut de ne pas pouvoir
offrir les choses les plus élémentaires.

Kinshasa la nuit offre un autre visage. Kinshasa la nuit fascine et
répugne. Mais Kinshasa danse, encore et toujours. Danse Kinshasa. Danse.


Manille, vies minuscules
Par Flora Geley

Manila, quartier San Antonio.
Catmon street à l’aube. Le gecko hurle. Des rayons du soleil, qui
tressent les couleurs de la ville, s’échappent des sons vertigineux «
Bukooo… », « Zapaaatos… », « Baluuuut…».
Marchands ambulants et autres revendeurs à la sauvette s’égosillent.
Dans un demi-sommeil, étourdie de chaleur, on entend les notes de leur
voix davantage que leurs mots. Et elles suffisent pour deviner l’objet
du troc.

Ici tout se monnaye dans la rue, du tendre jus de buko – jeune noix de
coco – aux lits en bambou parfois beaucoup plus grands que le vendeur
lui-même. Le bitume de Catmon livre les secrets d’une micro-économie
qui, à l’ombre des tours, se joue des centres commerciaux clinquants,
greffes boursouflées du nouveau monde.

L’âme du quartier – une rue, ses maisons à deux étages qui se font face,
un panier de basket branlant autour duquel les gosses se retrouvent à la
sortie de l’école – c’est Sony, le jovial patron un peu dur d’oreille du
sari-sari. Il dépanne. Allumette, dose de shampoing ou de lessive,
selon. C’est aussi chez lui que la rue se fournit en bière locale, la
Pilsen des habitués. Sur son comptoir en plexiglas est minutieusement
collée la table de multiplication des prix, pour chaque commande
possible. Un stratagème efficace pour celui qui n’a pas appris à
l’école. Il fait promettre de lui ramener les bouteilles, une fois
vides. Deux pesos de consigne, mais pour les voisins, il fait confiance.
« Bye bye cuya », lance t-on : « Salut grand-frère ». On part heureux.
Le sari-sari de Sony est toujours ouvert.

Un peu plus loin les ouvriers font leur toilette abrités par une planche
de bois. Le quartier bat au rythme des constructions et de ces hommes
qui peuplent la rue, un temps. Ils mangent, dorment, et travaillent dans
les interstices du chantier. Le jour avec les hommes, la nuit avec les
bêtes. Pendent aux fenêtres les signes de leur nomadisme, une
chaussette, un tee-shirt tandis que veillent sur eux les sourires figés
de ceux qui ne changeront pas leur vie. Candidats aux élections de Mai,
affiches criardes à l’image d’une démocratie fardée, coulée dans l’or de
ses propriétaires, ignorante de la boue de son peuple.

Le soleil s’en est allé réchauffer d’autres hommes, l’humidité d’avril
s’égare en gouttelettes, le gecko chante. Il nous rappelle qu’il est ici
chez lui. Faune souterraine avec laquelle l’homme coexiste, une économie
vespérale à six, huit ou mille pattes et autant d’antennes pour
grouiller, fouiller et conquérir à jamais la rue.

Tu t’endors tous les soirs en pensant à eux, comme au trajet du lendemain.


Manila, Carrefour de Buen Dia/Pasong tamo

Carrefour de Buen Dia, une boussole dans la jungle. Un enchevêtrement de
bruits stridents, d’odeurs nauséabondes, de fumées d’échappement, de
gens. Petites manches bien tirées, cheveux noirs bien peignés. Il règne
un climat de propreté malgré la chaleur impitoyable. Et pourtant, on
devine les heures interminables passées dans les transports pour arriver
à ce carrefour. Après la marche et le « tricycle », fragile nacelle
rivée au flanc d’une moto, c’est le moment de s’agglutiner dans la jeep,
le bus local qui nous mènera jusqu’à la ligne de métro. La place est
comptée : dix millions d’urbains, le transport public est une affaire
privée, et même souvent une entreprise familiale. Alors c’est à la vie,
à la mort, au plus vite. La chaîne des micros métiers se déroule.
Accourt le vendeur de guirlandes de jasmin. Elles sont des offrandes
pour la statue de Marie, qui protège le chauffeur, ses passagers et
veille sur leur voyage.

Pas le temps de rêver, le crieur-remplisseur signale l’arrivée de la
jeep. On s’y engouffre. On se colle, on se serre, allez « deux de plus»,
hurle le chauffeur. Le remplisseur empoche sa part de bénéfice. Les gaz
sont poussés comme pour un long voyage qui ne durera en fait que huit
secondes. Le temps de faire descendre un passager, puis d’en reprendre
un autre. Avant de s’allumer une cigarette et d’encaisser les sept pesos
réglementaires pour cette proximité partagée.

Surgit alors une conscience de l’autre, cet autre que l’on côtoie
quotidiennement, serré, collé, lié par ces gouttes qui s’échappent du
corps. Et l’on transpire la ville, et l’on transpire de crainte, de
crainte de la voir happer ces hommes, qui suintent avec elle, dans un
souffle commun.

Manila, Pasig river, de Binondo à Makati

L’enfant nu mange un gâteau ramassé quelque part. Sur le béton brûlant.
On ne sait plus qui du gâteau ou du béton dégouline sur l’enfant. Etre
passager à Manille, c’est plonger dans toute vie. Alex travaille dans un
restaurant chinois de la rue Ongpin. Surpris face à des étrangers, il
s’avance timide et questionne. En retour, on lui demande : « Et toi ? ».
Et là, la pudeur l’emporte sur l’enthousiasme. Seuls quelques mots
s’échouent sur ses lèvres. Mindanao – son île, étranger, argent. Il veut
partir, remplir sa bourse et accomplir son rêve, monter un restaurant.
Il s’aventure : « Et toi, c’est quoi ton rêve ? ». Les mots s’agrippent
à l’estomac.

Le bateau reprend sa route sur la Pasig river. De rivière, il ne reste
que la beauté du mot, intestin béant de la ville. L’eau boueuse se meut
par à coups. Les plastiques bleus flottent comme des petits bateaux sans
capitaines. Et les enfants jouent. Ils sont toujours là malgré le typhon
qui bourdonne. Il savent que les forces de la nature sont irrésistibles.
Mais les défient jusqu’au dernier instant. On est loin des sensations
minuscules de l’orage qui s’annonce. Les palmiers bougent au ralenti. La
face de la ville est changée, elle attend sur le ring, ce boxeur venu du
ciel, aux gants de vent et aux muscles de pluie. Elle tend son arc de
béton, de ferraille, de carton pour abriter ces âmes qui peuplent ses
entrailles. Les hommes et les bêtes se pressent pour regagner leur logis
de fortune ou leur dédale de marbre. Unis pour affronter cet envoyé de
Dieu et attendre que le vent tourne pour tout recommencer.

par : Elie le 06/09/2010

Mon livre de l'été
Cet été, j'ai écrit un livre, 130 pages, plus les pages de couverture, facile !
Le titre " Vacances ".
Sur la première page en grand, en noir, sur fond blanc " Vacances ", et comme ça sur les 130 pages.
Mais, parfois la page est bleue comme le ciel, on se sent pousser des ailes et on entend le cri des mouettes ; parfois jaune comme le sable qui réchauffe, et dans le lointain une valse langoureuse ; verte comme la mer, quand tout va bien, et un morceau de jazz qui fait danser les voisins ; rose comme les plus beaux jours de la vie, rythmés par des pas de flamenco ; quelquefois grise, comme les jours de tempête, le rugissement de l'océan et les assauts du vent.
Parfois, une brise rafraichissante a tourné la page trop vite.
L'avant-dernière page, écrit en grand, en noir, sur fond blanc " A vous d'imaginer ".
La dernière page, rien, ni vacances ni couleur, effacés par la marée, c'est la fin de l'été.

Pour pouvoir donner votre avis sur cette actualité, connectez-vous ou inscrivez-vous dans la communauté !

ok
se souvenir de moi

rechercher
un auteur, un livre, un membre

les dernières actualités
9 mars 2012
l'univers du livre

Gagnez votre place pour le Salon du Livre !

21 septembre 2011
l'univers du livre

   

20 février 2009
la vie du Prix

Tentez votre chance du 23 février au 8 mars 2009.