l'univers du livre

Concours Libération - APAJ 2010 - Les Lauréats

Pour la troisième année consécutive, l'Apaj (Association pour l'aide aux
jeunes auteurs) et Libération ont lancé un concours de reportages, doté
de 6000 euros de prix,
sur le thème de la découverte, de la rencontre et
du voyage, relayé par le site Libévoyage.
Le concours est divisé en trois catégories: dessins, reportages écrits
et photos.

150 textes ont été envoyés à la rédaction. Dix ont été présélectionnés
et deux primés, le 12 juillet, par un jury composé d’Erik Orsenna ; Alix
et Benedict Donnelly, président de l'Apaj ; Florence Donnarel, grand
reporter ; Luc le Vaillant, responsable des pages Portraits à Libération
; et Fabrice Drouzy, responsable du site Voyage de Libération.

Cette semaine découvrez les deux premiers Prix (ex æquo)
"Le parfum des fleurs d'oranger" par Celia Heron
et "Ainsi en naît-il" par Clara Arnaud.

Le parfum des fleurs d'oranger
Par Celia Heron

Le premier cahier était le plus épais.
Le temps avait jauni ses feuilles trop fines. C´était la trace à elle
dans l´Histoire, une trace d´encre, pour effacer les traces de sang.
Celle de sa mère.
Au hasard des pages, le papier glisse sous ses doigts. Un jour, elles
avaient senti la fleur d´oranger. Je m'envole.

12 avril 1959

Aujourd'hui, j'ai tué le poisson de Mme Bompard.
Je ne voulais pas. Mais c'est arrivé.
C'était l'heure du déjeuner. Dans le réfectoire, bruits de couverts,
chahut discret, odeurs collantes de fritures. Chaleur dorée d'Alger.
« SI-LENCE !»
Mme Bompard. a surgi dans le réfectoire. Elle a traversé la salle, raide
comme le silence. Son doigt s'est pointé sur mon visage, trop foncé pour
me rendre anonyme. J'ai 14 ans mais je ne suis pas bête.
« Vous. Levez-vous ».
« Prenez l'assiette à déchets. Là. Mangez.»
Quelques rires étouffés, des froissements de voix blondes, puis de
nouveau, le silence.
Dans l'assiette, arêtes et peaux grisâtres, morceaux de pain trempés de
sauce orange, restes de macédoine multicolore.
J'ai mangé.
Sans lever les yeux de cette assiette. Un vrai tableau qui
s'appauvrissait au fur et à mesure que j'avalais.
Je pensais à maman, à son regard grave : « Ne réponds jamais! Même si on
te frappe, tu n'as rien à rendre. Répète après mois : Je n'ai rien à
vous rendre ». Je répétais, je répétais, même quand elle n'était plus là
pour m'observer, même aujourd'hui, dans mon silence.
La sonnerie nous a libérées.
Je me suis dirigée vers son bureau, à l'entrée du lycée. Sur le meuble
noir trônait son aquarium, sa fierté : le poisson rouge. Je l'ai saisi
pour l'écrabouiller. Il s'est échappé et s'est mit à rebondir, petite
balle ridicule.
Qu'il crève.
« QUI A COMMIS CE CRIME? QUI EST L'ASSAsSIN? »
Elle souffrait. Je scrutais le sol, attentive et muette.
Une seule question. « Va-t-elle pleurer? » « Est-ce que les Français
pleurent, eux aussi? »

23 juillet 1961

Ne rien ressentir, ne rien montrer, surtout pas la peur.
Moi, je n´ai rien montré aux soldats du check-point cet après-midi. Le
bus scolaire s´est arrêté.
Les camarades de classe ont commencé à chanter.
« Non...rien de rien... Non...je ne regrette rien». De plus en plus fort.
A la fin, ils hurlaient, les pieds-noirs.
« ….JE NE REGRETTE RIIEEENNNN ».
Et nous, les quatre arabes du lycée français, tassées au maximum sur nos
sièges, le regard vide. On n´a rien dit. On n´a pas baissé les yeux.
La guerre va finir. Toutes les guerres finissent, Maman me le répète
chaque soir. Il faut juste ne pas mourir avant la fin.

19 mars 1962

Ce matin au lycée, Mme Bompard, n´a pas hurlé pour nous mettre en rang.
Les filles parlaient entre elles en nous regardant : on était exclues du
complot qui se tramait.
Derrière les murs du lycée, des bruits étranges, une agitation confuse,
puis une rumeur dans la rue qui brusquement s´est amplifiée.
«AL-GE-RIE FRAN-CAISE !».
La haine est un conducteur puissant. La cour s´est électrisée.
La porte du lycée a-t-elle cédé sous la pression ou a-t-elle été ouverte?
L'espace n´était plus qu´un cri : AL-GE-RIE FRAN-CAISE !
Instinctivement, on s'est rassemblées dans le seul coin de la cour qui
avait une issue possible : la loge du concierge.
M. Matthieu a senti le danger.
Il est venu se placer à quelques mètres de nous. Quand la masse hurlante
a voulu s´approcher, il a ouvert les bras. Le message était clair. «
Vous passerez d´abord sur mon corps ». Il nous a regardées. Son pauvre
sourire disait « courage ».
Une dizaine de soldats français et quelques civiles arabes sont arrivés
sur les lieux, ils ont formés un cordon et nous sommes sorties de ce
guêpier par le logement de la directrice.
Chacune d´entre nous a été raccompagnée chez elle.

02 août 1980

C'est de pire en pire les restrictions d'eau à Alger. Plus qu'une heure
pour tout remplir : baignoire, bassines, casseroles.
J'ai fait la vaisselle et le parterre. Rageusement. Sans réussir à
échapper au muezzin.
« Allah est le plus grand ! »
Des fois je sens mon corps m'échapper, je n'ai plus de centre.
Les minarets, les hauts-parleurs qui s'invitent chez moi, les réveils
glacés en pleine nuit, avec ce cri qui me vrille les tympans et l'âme.
« Allah est le plus grand ! »
Que veulent-ils ? Je ne sais même pas quand est-ce-que tout cela a
commencé. Conséquences des prêches de Khomeyni ? Frustration d'une
population asphyxiée par la corruption des "grands " ?
Et le vitriol jeté sur la face des « impies »! Vengeance des hommes sur
les femmes...?
Enfin voilées, enfin soumises ! « Aslam , taslam » : « Soumets toi, tu
seras sauvé »...
Je préfère mourir.
Se rincer, sentir l'eau tiède essuyer les gouttelettes de sueur,
échapper à la chaleur du ciel et au harcèlement des « frères ».
Fatigue.

14 Juin 1981

Les moteurs font mousser l'eau de la baie. La ville est déjà loin.
Partout, la mer. Les sentiments s'entrechoquent comme notre vaisselle
dans la soute. C'est fini, la peur au ventre.

23 novembre 1982

J'ouvre la fenêtre. Grande bouffée d'air parisien.
Je cherche du travail. Quelque chose qui me fasse vivre. Pas survivre.
Imprimé en moi, le désir maladif, non négociable, d'être une femme
libre. Quel qu'en soit le prix.
Je sens l'absolue nécessité de communiquer avec d'autres pour VIVRE.
Briser le silence. Dominer les peurs. C'est ce que je veux pour moi et
c'est ce que je veux partager.

17 janvier 1989

Ce matin, au cours de Français, La chaise de Mr Emre était vide.
L'inquiétude s'est vite installée parmi mes élèves. Les accents, les
couleurs, les âges, et l'envie d'apprendre se mélangent sur ces visages
d'exilés. Ils me regardent. Tout un monde réuni dans les 30 mètres
carrés du centre social.
Deux coups frappés et la porte s'est ouverte sur Mr Emre, son sourire a
éclairé la pièce.
Il a bien ménagé son effet de surprise.
-J'ai réussi! Je suis allé à la banque. J'ai rempli mon chèque comme on
a appris avec Zakiya. Je l'ai donné à la dame. J'ai signé. Elle m'a
donné l'argent. Regardez! Elle m'a donné l'ARGENT!
Il avait dans le regard la fierté d'un enfant qui a surmonté l'obstacle.
Je les aide à conquérir une parcelle de liberté, ils me renforcent dans
le sentiment que la vie peut avoir du sens. Même dans le gris et la
pluie. Même dans le manque de parler sa langue maternelle.

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Premier prix (ex æquo)

Ainsi en naît-il
Par Clara Arnaud

Après-midi inconstant dans les montagnes, après une brève mais
terrifiante averse, le soleil envahit de nouveau la vallée, engloutie
quelques instants auparavant dans un épais nuage. Les yourtes, tentes
nomades circulaires, pullulent, tels des champignons ventripotents
émergeant après une semaine d'intempérie sur un lit de mousse.
Disséminées irrégulièrement dans le large fond de vallée, rassemblées
trois par trois dans ses méandres, elles s'égrènent le long du cours
d’eau. Les sommets émergent de part en part. Il fait très chaud en cette
heure de l’après-midi, où le soleil après avoir atteint son acmé, entame
une prudente descente vers le sol. Les bêtes paissent, nombre des tâches
de la journée sont d'ores et déjà accomplies et celles du soir loin de
se profiler. Heure où, entre deux bols de thé chez un voisin, on jette
un coup d'œil au troupeau, envoie le gamin vérifier que tout va bien. On
partage vodka et koumis, le lait de jument fermenté que l’on tient ici
pour élixir, avec un ami, accroupi dans un coin de prairie. Le cul
littéralement fiché dans le sol, les pieds enracinés. Ivre d’alcool, à
lumière surannée du soleil d’août, tout est flou.

Soudain, un cavalier surgit au galop, fend l'air et se jette à terre.
Nuage de poussière et vacarme de sabot et de talons. Il se précipite
vers le groupe d'hommes accroupis au sol. Les regards circonspects
forment autour de lui une alcôve. Certains le fixent d'un air
interrogateur, d'autres jubilent car ils savent. Le nouveau venu qui
exulte de toutes ses dents fendues et jaunies, proclame un bref discours
empli de trémolos. Des soubresauts agitent sa grande carcasse maigre,
perdue dans des vêtements informes puants le gras de mouton. Gestes
désarticulés, regard âpre. Dans une étrange symphonie de grognements et
de cris de satisfaction, les hommes s’empoignent, se congratulent
violemment. Les éleveurs du coin accourent, ravis qu’un événement puisse
venir troubler ce quotidien immuable, écrasé par l’ennui. Les femmes
restent sur le pas de la yourte, stoïques. Les enfants interrompent leur
partie de football, laissent au sol la boîte de conserve qui fait office
de ballon, et s'extrayant de leurs rêves de gloire, ôtant de leurs yeux
l'image de leur dieu Zidane, ils se précipitent vers le cavalier.

"Ca y est, cette fois c'est la bonne, ça y est", un petit homme
ventripotent au visage bouffi et déjà dévasté par l'alcool se trémousse.
En quelques minutes, la vallée est gagnée par une euphorie qui se
répercute de proche en proche. Le cavalier et les quelques hommes qui
étaient assis là, enfourchent leurs chevaux et se dirigent vers le
campement voisin. L'équipée est si bruyante, chahutant joyeusement,
poussant les montures au galop, se heurtant, que les badauds accourent,
interrogent. On se fait un plaisir de leur annoncer la nouvelle, d'en
rajouter en prenant ton et posture adéquate à tout récit grandiloquent,
avant de repartir. Première yourte, premier arrêt. On ne passe pas
devant une yourte sans prendre le thé, et les femmes sont impatientes
d'honorer l'heureux porteur de la nouvelle. Le thé bouillant coule à
flot, le koumis aussi et bientôt, une bouteille de vodka qui passe de
main en main, et dont le cadavre ira s’échoir dans un coin de pâture. La
vodka. Héritage d’une URSS noyée dans ses flots, elle ravage. Quelques
mètres plus loin voici la deuxième yourte, celle du petit ventripotent,
qui envoie un jeune chercher quelques bouteilles de plus. La maîtresse
de maison arbore fièrement des beignets, elle ne pourra pas aller voir
ça de ses propres yeux, elle aurait aimé, mais dos à la porte, elle sert
les invités.

Le cavalier trépigne d'impatience, sa yourte n'est plus qu'à quelques
dizaines de mètres. Il peine à se hisser à cheval et titube, il faut le
soutenir. Il tient à peine sur sa monture, mais l'on n'arrive pas chez
soi à pied, surtout en pareille occasion. Le vieux attend son fils
devant la porte, un sourire fend son visage déjà entaillé par de
véritables sillons. C'est un grand jour pour lui aussi. Il pleure un peu
à flots longs et doux. Le cavalier se déchausse en hâte, invite ses amis
à pénétrer dans la yourte où se trouvent déjà quelques femmes. La
grande-mère chantonne en s'essuyant les mains, rectifie le nœud de son
foulard et adresse à tous un sourire radieux en entamant la description
du déroulement des opérations, qu'elle a supervisées, avec le plus grand
sérieux. Une bouteille de vodka de plus a jailli de la parka d'un
nouveau venu, et l’on porte des toasts, à la famille, la santé de
chacun, on félicite l'heureux cavalier qui exulte. L’alcool se dilate
dans l’air chargé de vapeur d’agneau et d’une âcre odeur de sueur.

La femme du cavalier gît sur une épaisse couche au fond de la yourte. La
grand-mère lui applique sur le front des compresses fraîches, ses
cheveux sont trempés de sueur, son visage crispé porte la trace de la
violente épreuve. Elle ferme les yeux et abandonne son corps épuisé au
repos, ses joues sont si rouges qu'elle semble fiévreuse. La grande mère
assure que tout s'est bien passé, qu’elle sera sur pied dès demain.
"Elle a été très brave, comme les deux premières fois, c'est une femme
courageuse". Le cavalier braille sous l’effet de l’ivresse, «C'est un
garçon, un petit garçon, nous qui avions déjà deux filles, voici la
famille au complet!". Et il ingurgite une nouvelle rasade de vodka avec
un sourire d'intense satisfaction, d'une traite, avant qu'on ne le
resserve. "Allons, la femme de Nourlane nous attend dans sa yourte pour
fêter cela" crie l'un des hommes. D'un bond, d’un seul, tous sont
debout, vacillants. La grand-mère les pousse vers l'extérieur, elle
restera avec sa belle fille. Le bébé va bien. C'est un beau petit
garçon, qui deviendra un grand berger dit le grand-père. Il est né
quelque part au pied des montagnes kirghizes, un après-midi comme les
autres. Il se nommera Jailoo, cela signifie "pâturage" en kirghiz.

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